VIEUX CHÂTEAU CERTAN, LE FRANC SUCCÈS DE SES CABERNETS

décembre 2017 - Propriétés

Faire des vins qui ne soient ni du Nouveau Monde, ni du siècle dernier.

De longue date, les Thienpont sont connus à Bordeaux pour leur discrétion. Cette réserve familiale a traversé les générations jusqu’à Guillaume Thienpont (à droite sur la photo). Il fait aujourd’hui un excellent  duo avec son père Alexandre sur leur propriété de Pomerol. Parler peu, pour se  concentrer d’autant plus efficacement sur leurs tâches à la vigne et au chai, voilà leur credo. Outre l’arrivée de Guillaume, de nouvelles méthodes permettent d’exploiter au mieux l’originalité de ce terroir. Toutes ces optimisations sont au bénéfice de l’expression aromatique et gustative, “la vertu principale des grands vins” affirme le propriétaire pour donner le ton de notre discussion. Des vins en phase avec leur époque donc, sans être “fardés” car ils n’ont rien  perdu de leur race et de leur capacité de vieillissement, toujours signés par la fraîcheur et la persistance des cabernets francs.

1745, c’est l’année de naissance du cru, l’un des plus anciens de Pomerol. Sur la fameuse carte du géographe de l’époque Pierre de Belleyme, on voit que le domaine est déjà mentionné sous l’appellation « Sertan » : c’est donc lui qui donne son nom au lieu-dit Certan que l’on connaît aujourd’hui, et non l’inverse comme c’est l’usage sur la rive gauche. Héritage de père en fils, Vieux Château Certan appartient depuis près d’un siècle à la famille Thienpont, d’origine flamande : d’abord le négociant en vin Georges Thienpont, acquéreur du cru en 1924 (il possède déjà le Château Troplong Mondot qu’il revendra au moment de la crise de 1929) ; puis Léon, qui incarne la génération suivante, succédé par Alexandre à partir de 1985 ; enfin Guillaume, arrivé sur la propriété en 2011. “J’ai la même approche que mon père : exploiter autant que possible le principe de l’assemblage pour servir au mieux notre recherche de complexité.
Ça tombe bien, l’encépagement historique de Vieux Château Certan compte les trois grands cépages bordelais, tous à leur aise sur cet excellent terroir argilo-graveleux situé au centre du plateau, soit 14 hectares d’un seul tenant. “Dans le vin, le merlot (70% du vignoble) est tout en attaque, tandis que le cabernet franc (25%) s’exprime à partir du milieu de bouche jusqu’à la finale ; quant au cabernet-sauvignon (5%), c’est à la fois la colonne vertébrale du vin et le petit jus de citron frais qui vient dynamiser l’ensemble.” Guillaume ajoute : “Oui les cabernets francs président à Vieux Château Certan, mais à condition qu’ils veuillent bien mûrir de façon optimale !” Ce cépage, qui exige un cycle de maturation long et constant, peut “bloquer” dans les années solaires à cause de coups de chaleur trop soudains. Parmi les millésimes récents qui lui font honneur sur la propriété, il y a les 2004, 2006 et 2008 (35% de l’assemblage), sans oublier le superbe 2011 où le cabernet franc a profité de la sécheresse pour étaler son cycle au maximum. Les grands millésimes précoces, eux, sont donc plutôt dédiés au merlot, qui mûrit plus vite : 2005, 2009, 2010 (jusqu’à 86%), 2015 et 2016 en cours d’élevage. “Mais ça c’est de la théorie ! Dès qu’on bascule dans l’extrême, les règles ne tiennent plus, comme en 2013 où le cabernet franc aurait dû prendre l’avantage, alors que chez nous le merlot en a tiré un meilleur parti.” Enfin il y a les millésimes où les deux variétés brillent de manière égale, comme dans le très beau 2014 : “L’assemblage n’est pas à l’équilibre arithmétique entre les deux cépages, mais l’expression aromatique dans le verre sublime l’un et l’autre de manière égale.

Le défi pour éviter les arômes végétaux du cabernet franc, c’est bien sûr de pouvoir atteindre la complète maturité phénolique avant de vendanger, “sans risquer de faire des vins du Nouveau Monde avec de trop forts degrés alcooliques.” Mais Guillaume ne semble pas profondément inquiet sur le sujet : il compte sur la sagesse de ses vieux merlots (50 ans en moyenne) et sur la fraîcheur  qu’apportera toujours le cabernet franc dans l’assemblage. Fidèle à cette discrétion toute familiale, il ne nous raconte pas sa vie avant d’être questionné ; on apprend alors que ses  nombreuses expériences à l’étranger lui ont permis de voir les merlots se comporter sous des latitudes bien plus chaudes et sèches : en Napa Valley, en Australie, en Toscane (à Ornellaia quand même !). “On a de la marge ici. Il ne faut pas s’affoler trop vite quand, sur le pied, les premières feuilles du bas commencent à jaunir. Un stress hydrique modéré est bénéfique à la vigne pour produire des raisins de qualité.
Pour viser la bonne fenêtre de vendange adaptée à chaque pied dans chaque parcelle, Guillaume et Alexandre se fient, entre autres, à la vigueur de la vigne. Contrairement à de nombreux crus qui sous-traitent cette analyse, ils la mènent eux-mêmes en interne. “Si, quand j’étais plus jeune, j’accompagnais mon père en avion – il est pilote – avec mon appareil photo, aujourd’hui nous scannons nous-mêmes le vignoble pour davantage de précision.
En plus de décupler la qualité du vin par une meilleure maîtrise des maturités, cette mesure de la vigueur a d’autres bénéfices, parmi lesquels on retrouve la question de la complexité des assemblages, si chère aux deux vignerons. A l’heure des vendanges, la décision de ramasser est conditionnée à la fois par la dégustation des baies et la prise d’échantillons. Si les hypothèses sont confirmées, les vignerons décident de vendanger. Une table de tri conçue spécialement pour la propriété suit les  vendangeurs dans les rangs de vigne ; puis, réceptionnées au chai, les baies de raisin sont encore  triées à deux reprises avant d’arriver en cuves.

Et le rôle de Guillaume au cuvier ? Précisons qu’il est ingénieur agronome et œnologue diplômé de la faculté de Bordeaux, puisque là encore, il ne le dit pas de lui-même. “Par un faible interventionnisme au chai – les vinifications, réalisées en cuves de chêne à température contrôlée, se résument à des extractions tout en douceur – nous faisons en  sorte que le vin reflète le plus étroitement possible ce qui s’est passé plus tôt au vignoble. A la fin de ce processus de transformation, nous avons les moyens de déterminer les lots qui feront le grand vin et le second vin. Ce dernier, La Gravette de Certan, a été créé en 1985 ; il permet d’aborder notre style pour un budget très sage.” Ici les sélections se font uniquement sur la base de la dégustation, pas de parcelles attribuées d’office : les lots des jeunes vignes ne sont pas  systématiquement orientés vers La Gravette, car avant de prendre un excès de vigueur, ces vignes peuvent apporter un très beau fruit à l’assemblage. “Toute source de diversité peut être  intéressante pour l’expression finale.

La suite ? Tout en travaillant dans le sens de la qualité, le binôme père et fils garde à l’esprit la  question cruciale de la pérennité du vignoble, d’autant qu’on est à Pomerol sur moins de 15 hectares et que la demande mondiale pour leur vin ne cesse de croître. Le bel âge de leurs vignes est aujourd’hui un atout exceptionnel pour la qualité du vin mais va de pair avec une production décroissante (rappelons qu’après le gel de 1956, une grosse partie du vignoble bordelais avait été renouvelée d’un coup). “Nous replantons progressivement. Il faut réinstaurer un étalement pour ne pas reproduire cet écueil dans 50 ans.” La priorité pour ces replantations ?   Du cabernet franc !

Audrey Seitz-Dubourdieu