LES GRAVES DU PRINCE, LES PRINCES DES GRAVES : Château Haut-Brion et Château La Mission Haut-Brion

décembre 2017 - Propriétés

Château La Mission Haut-Brion dévoile d’emblée son grand charme, Château Haut-Brion se présente d’abord sur la retenue.”


Ils évoluent ensemble depuis près de 35 ans, avec un propriétaire engagé et une direction  exemplaire, qui impriment une même ambition à la destinée des deux crus. Ils ont également en commun un remarquable savoir-faire technique et la magie d’un terroir précoce entraînant une maturité parfaite. A l’évidence on aboutit à deux vins du plus haut niveau, mais là s’arrête le rapprochement. Dans les verres, le dégustateur se retrouve face à deux Pessac-Léognan distincts, avec deux personnalités propres, si bien que la comparaison devient vaine. Et le positionnement

actuel défini par le propriétaire reflète enfin cette réalité. Tout comme la perception des  professionnels et des amateurs est en train d’évoluer, avec un rayonnement croissant du Château La Mission Haut-Brion, tandis que le Château Haut-Brion est confirmé dans son excellence. Rencontre avec Jean-Philippe Delmas, heureux Directeur Général Délégué.

La plus ancienne marque de luxe au monde”, c’est ainsi que S.A.R. le Prince Robert de Luxembourg, propriétaire du Château Haut-Brion, définit le cru. Effectivement, la trace d’une vente de vin datant de 1521, sous le nom “Aubrion”, a récemment été retrouvée, soit quelques années avant la fondation du domaine proprement dite, par Jean de Pontac. Après la dynastie Pontac, d’autres familles comptent dans l’histoire du cru, jusqu’aux Dillon. Banquier américain aux racines françaises du côté maternel, Clarence Dillon tombe amoureux du pays des grands vins et achète le Château Haut-Brion en 1935. La propriété va ensuite à ses enfants, Dorothy et Douglas Dillon, puis la transmission se poursuit avec Joan Dillon, fille de Douglas, qui épouse en 1967 S.A.R le Prince Charles de Luxembourg. En 1975, Joan prend la direction du château, et en 1983, acquiert son voisin, le Château La Mission Haut-Brion. S.A.R. le Prince Robert de Luxembourg, né de ce mariage, incarne donc aujourd’hui la quatrième génération de cette famille emblématique, en tant que président de Domaine Clarence Dillon.
C’est presqu’à la même époque (1540) que s’amorce l’histoire du Château La Mission Haut-Brion avec, déjà, un lien de famille – par alliance – entre les deux crus : le fondateur Arnaud de Lestonnac est l’époux de Marie de Pontac, soeur de Jean de Pontac. Avec Haut-Brion pour modèle, l’essentiel du vignoble est planté. Plus tard, les prêtres de la Congrégation de La Mission s’installent au domaine et lui donnent son essor, jusqu’à la Révolution. Puis les familles propriétaires se succèdent et développent la notoriété du cru, jusqu’en 1983 où il est vendu à Joan Dillon, représentant la famille ; son fils S.A.R. le Prince Robert de Luxembourg, âgé seulement de 15 ans, est présent pour la signature de l’acte de vente.

Le Château Haut-Brion et le Château La Mission Haut-Brion sont tous deux Crus Classés de Graves depuis 1953. Pourtant, dans l’esprit de tous, le premier a longtemps gardé une suprématie, due en partie au positionnement établi précédemment par les Dillon. Et aussi parce que seul le Château Haut-Brion s’est illustré en 1855 aux côtés des quatre 1ers grands Crus Classés du Médoc. Mais cette forme de hiérarchie installée entre les deux domaines est en train de s’effacer. Le propriétaire a revu le positionnement sur le marché, et les dégustateurs aujourd’hui sont naturellement conduits à reconsidérer les choses dès que leur nez atteint le verre : chaque vin exprime clairement une identité, rendant caduque toute tentative de comparaison et donc de hiérarchisation. Pas de grand écart sur le style – on reste dans le pur classicisme bordelais – mais bien deux registres gustatifs propres, que Jean-Philippe Delmas, œnologue de formation, nous décrit : “Haut-Brion se présente d’abord sur la retenue, tout en offrant déjà un joli gras ; au vieillissement il développe une complexité ultime, avec ces notes fumées caractéristiques de son sol de graves. La profondeur et la race des tanins le distinguent également. De son côté, La Mission Haut-Brion dévoile d’emblée son grand charme ; il prend toute la place en bouche avec un moelleux de tanins aussi inné qu’exceptionnel, permettant au dégustateur de profiter du vin sans forcément attendre une décennie.

D’où vient alors cette nuance établie par la dégustation ? Certainement pas des soins apportés à la vigne et au chai, strictement identiques puisque les deux vins sont élaborés par la même équipe, sous la houlette de Jean-Philippe Masclef, Directeur Technique, et de Pascal Baratié, Chef de Culture. “Il n’y a pas de parent pauvre.” souligne Jean-Philippe Delmas. Lui-même, à la direction, insuffle aux deux propriétés une énergie égale. Depuis 2004, il perpétue le fameux savoir-faire Delmas transmis de père en fils sur trois générations : d’abord son grand-père Georges, embauché à Haut-Brion en 1923, puis son père Jean-Bernard, arrivé en 1961.

La personnalité de chaque vin ne semble pas provenir non plus des assemblages, dans lesquels il n’y a pas de dominante pré-requise : le cépage majeur sera celui parvenu à la maturité la plus juste selon la météo de l’année, presque toujours le même favori d’un vignoble à l’autre. “Haut-Brion 2010 est à majorité de cabernet-sauvignon (57%) ; le 2009 avantage au contraire le merlot (46%). On retrouve la même variable dans l’historique des millésimes de La Mission Haut-Brion, avec un 2010 lui aussi très cabernet-sauvignon (62%), et un 2009 axé sur le merlot (47%) comme son voisin. Il n’y a donc aucune identité spécifique à rechercher dans les assemblages, ni dans les élevages, réalisés pour les deux vins avec 80% de bois neuf.” En termes de sélection, l’exigence est de mise pour un domaine comme pour l’autre. “Nos seconds vins sont des modèles réduits de leurs grands vins respectifs”, si ce n’est que Le  Clarence de Haut-Brion, rebaptisé ainsi en 2007, intègre du petit verdot (1% du vignoble). Chez le voisin, les lots non retenus pour le premier vin entrent dans La Chapelle de La Mission Haut-Brion, second vin dont la qualité s’est encore affinée depuis 2005 avec l’intégration de la production du Château La Tour Haut-Brion, Cru Classé de cinq hectares acquis en même temps que La Mission Haut-Brion.

Côté géologie, pas non plus de différence majeure : des sols graveleux sur un socle d’argiles et de sables, situés au sommet de la vaste croupe du Haut-Brion et séparés l’un de l’autre par une simple route. Parce que ces vignobles se trouvent à proximité immédiate de la ville de Bordeaux, la maturité des raisins est ici particulièrement aboutie. “C’est pourtant bien dans ce terroir  singulier qu’il faut chercher la réponse, c’est là que chaque vin forge sa propre personnalité. Mais il faut regarder au-delà de la simple adéquation sols + climat + travail de l’homme, pour prendre en compte des éléments souvent oubliés, qui influent pour aboutir ici à la construction de deux écosystèmes distincts.” Parmi ces éléments, Jean-Philippe Delmas désigne notamment la topographie, Haut-Brion comptant plus de reliefs ; l’orientation du vignoble, celui de La  Mission étant majoritairement planté dans le sens nord-sud, contrairement à celui de son voisin orienté plutôt est-ouest ; ou encore la densité de plantation, de 8 000 pieds/hectare à Haut-Brion contre 10 000 à La Mission Haut-Brion, entraînant ici moins de raisins par pied pour le même rendement, donc une plus grande richesse en sucres… peut être une des clés de ce fameux charme attribué au vin.

Une fois l’origine de cette différence explicitée, les crus n’en imposent que mieux leurs identités respectives, “si bien que la fusion des deux n’est pas envisageable”. Jean-Philippe Delmas poursuit : “Légalement on pourrait passer la production de La Mission dans Haut-Brion, donc tout produire en tant que 1er grand Cru Classé. A l’issue des assemblages testés avec les lots des deux vignobles, le verdict a été net : on n’obtient pas du Haut-Brion, ni de La Mission Haut-Brion, mais encore un autre vin, au profil gustatif encore différent. Un résultat incompatible donc avec la volonté du Prince de faire perdurer le style historique de Château Haut-Brion.

Depuis la Suisse où il réside, S.A.R. le Prince Robert de Luxembourg s’implique dans la vie de ses propriétés. C’est pour elles qu’il avait choisi, en 1993, de quitter les Etats-Unis où il écrivait avec succès des scenarii destinés au cinéma. Aujourd’hui il prend part à la commercialisation, il est présent aussi pour les vendanges, comme lors de notre visite. Et bien sûr il décide des  investissements, tels que la construction du nouveau chai du Château La Mission Haut-Brion en 2007, dont il avait dessiné les esquisses. Le Château Haut-Brion aussi aura bientôt de nouveaux bâtiments techniques. Mais avant de commencer les travaux, il faudra doubler la capacité du chai de La Mission pour pouvoir y vinifier et y élever les deux vins pendant toute cette période. “Un horizon à fin 2023” précise le Directeur Général Délégué.

Et la production en blanc ? Les volumes sont minuscules, ce qui rend les vins encore plus recherchés. Haut-Brion blanc et La Mission Haut-Brion blanc expriment la tension florale des vieux sauvignons mais se distinguent des autres grands blancs bordelais par leur gras provenant du sémillon : 52% du vignoble pour le premier, 63% pour le deuxième à l’intensité aromatique exceptionnelle sur des nuances de miel et de fruits exotiques. Le second vin blanc, La Clarté de Haut-Brion, est commun aux deux propriétés.

Même si chacun des Crus Classés suit sa propre trajectoire en parallèle, tous deux se rejoignent dans leur plus grande vertu : cette capacité à vieillir admirablement, grâce à leur densité tannique et à leur fraîcheur préservée. De quoi rendre fier Arnaud III de Pontac qui, dans la seconde moitié du 17ème siècle, avait donné naissance à un nouveau style de Bordeaux apte à la garde, le fameux new French claret. Lui qui avait aussi ouvert, à la même époque, la taverne  londonienne Pontack’s Head pour y servir son vin, serait ravi de le voir aujourd’hui briller sur les meilleures tables du monde. Jean-Philippe Delmas acquiesce : “Quand la gastronomie et les grands vins se subliment, cela génère chez l’amateur une émotion unique, qui est pour nous la plus belle des récompenses. Actuellement on peut se régaler avec Haut-Brion 2012, équilibré dès sa naissance, et commencer à apprécier La Mission 2011, pourquoi pas sur des crustacés cuisinés avec une sauce légère, de quoi relever la fine acidité saline du vin.

Audrey Seitz-Dubourdieu