Forever Château Margaux

mai 2017 - Propriétés

Avec sa belle croupe de graves, Château Margaux siège au plus haut rang du classement des crus du Médoc depuis 1855. A ce stade, l’enjeu d’aujourd’hui pour la propriété pourrait se résumer au maintien de ce niveau d’excellence… “Bien au-delà !” affirme le directeur général adjoint Aurélien Valance, présent ici depuis 15 ans. “Il est toujours question de progression à Château Margaux, parce que nous comparons sans cesse ce que nous faisons à ce que nous pourrions faire.” Avec des ajustements permanents et un solide travail de fond, à poursuivre aujourd’hui sans l’homme qui l’avait si bien orchestré : l’ancien directeur général Paul Pontallier, disparu prématurément au printemps dernier après plus de 30 ans de collaboration et d’amitié. L’équipe réagencée par la propriétaire Corinne Mentzelopoulos prend le relais dans la plus grande continuité.

Pour bien comprendre cette volonté de toujours faire mieux à Margaux, il faut rappeler que l’histoire du cru n’a pas toujours connu que la gloire, à l’image de tout le Bordelais. Le domaine, constitué au 16ème siècle, a vécu le plein essor des vins de Bordeaux (le London Gazette annonçait 230 barriques de “Margose” 1705 vendues lors de la première enchère des grands crus bordelais) ; puis la consécration avec le classement de 1855. S’en est suivie une période douloureuse pour l’ensemble du vignoble, avec les maladies cryptogamiques et le phylloxéra, les deux guerres et enfin la crise des vins de Bordeaux dans les années 1970. C’est là que le cru a dû se dépasser qualitativement pour retrouver sa place de Premier, sous la houlette d’André Mentzelopoulos, le père de Corinne. Homme d’affaires d’origine grecque, il a racheté Château Margaux en 1977. Avec ses colonnes ioniques en hommage au Parthénon, imaginées par l’architecte bordelais Louis Combes en 1815, l’édifice lui rappelait son pays natal. C’est donc André Mentzelopoulos qui a mis en place ici le drainage, effectué les replantations pour revenir aux 82 hectares d’origine, ou encore introduit l’élevage en barriques neuves, en s’accompagnant du meilleur œnologue de l’époque, Emile Peynaud. Les résultats ne se sont pas fait attendre, avec un millésime 1978 remarquable. C’était compter sans le décès soudain du propriétaire deux ans plus tard, en 1980. Corinne Mentzelopoulos, qui n’était pas préparée à ce défi, a choisi de poursuivre les investissements prévus avec l’équipe réunie par son père.

Grâce à son travail, le vin de Château Margaux a continué d’asseoir sa signature gustative, sans jamais chercher à séduire. Aurélien Valance nous en parle : “Tension, droiture et fraîcheur caractérisent Château Margaux, dues à 90% de cabernet sauvignon dans l’assemblage, cépage auquel le vin doit aussi ses nuances florales uniques. Le merlot n’est introduit qu’en faible proportion, 2% par exemple dans le 2016 (ndlr : à peine assemblé à l’heure où nous écrivons) ; tout comme le cabernet franc car les vignes sont encore jeunes, mais sa part pourrait augmenter progressivement dans les prochaines années. Enfin les petits verdots de Margaux sont superbes, mais leur présence dans les assemblages n’excède jamais 2%, pour leur éviter de trop marquer les vins.”. La singularité de Château Margaux parmi les Premiers Crus ? Si, avec son cabernet sauvignon dominant, le vin est promis à une très longue garde où il s’étoffe en profondeur, il se déguste très bien dans sa jeunesse car ses tanins sont incroyablement tendres. Comme en témoigne aujourd’hui le millésime 2004, voire le 2008 déjà accessible. “Cette absence de toute impression tannique en bouche tient à nos extractions aussi délicates que possible, sans pigeages, ni délestages, juste quelques remontages. Nous préférons extraire très prudemment puis réincorporer au moins 10% de vins de presse dans l’assemblage, jusqu’à 17% en 2010. La vinification s’effectue en cuves bois pour les grandes parcelles, en cuves inox pour les petites afin de limiter le contact du bois avec le vin et donc de modérer son apport tannique et aromatique.

A ce niveau d’excellence, pour progresser encore sur le grand vin il n’y a pas de secret : affiner la sélection à l’extrême. D’abord avec Pavillon Rouge, l’un des plus beaux seconds vins du Bordelais, né à la fin du 19ème siècle pour écouler la production des jeunes pieds plantés après le phylloxéra. Le volume produit a été réduit de moitié depuis quelques millésimes : la sélection pour ce vin ne représente plus que 30% de la récolte environ. Pour y parvenir, un troisième vin a été créé avec le grand millésime 2009 : Margaux du Château Margaux. “Lancé en 2013 à un prix beaucoup plus abordable, il permet aux générations plus jeunes de pénétrer dans l’univers de Château Margaux.” précise le D.G. adjoint. Ce vin s’apprécie dès sa première année de bouteille, pour sa bouche savoureuse, épicée et cacaotée, riche et fraîche à la fois. Il est produit à seulement 3000 caisses dédiées à la restauration. “Une sélection s’opère encore sur ce vin – environ 15% de la vendange – car depuis le millésime 2009, nous produisons un quatrième vin vendu en vrac pour écouler les 20% restants.” C’est ainsi que la sélection des raisins pour le grand vin se retrouve plus accrue que jamais : “Autour de 35% de la récolte totale seulement, même dans les grandes années comme 2015.” Cela signifie un volume de production divisé par deux sur les derniers millésimes, soit environ 130 000 bouteilles, mais des vins qui n’ont jamais été aussi aboutis.

La propriété s’est également donnée les moyens d’aller plus loin dans la gestion du parcellaire, comme l’explique Aurélien : “Le découpage effectué au début des années 80 avait identifié 25 parcelles ; aujourd’hui nous en avons 70, ce qui décuple le nombre de vins de goutte – 77 exactement en 2016 – et le nombre de vins de presse – 200 ! dans ce même millésime – donc des possibilités d’assemblage infinies. Pour anticiper, il fallait construire de nouveaux chais.”. Ainsi un nouvel ensemble ultra moderne, signé de l’architecte britannique Norman Foster, est venu prolonger les anciens chais construits précisément deux siècles plus tôt et classés Monument Historique. Inauguré fin 2015, ce bâtiment compte aussi une vinothèque souterraine pour abriter les trésors de cave comme le légendaire 1870 – la plus grande année d’avant le phylloxéra – ou le 2000 dont l’élevage en barriques a duré deux ans pour accompagner comme il se doit ce millésime mythique.

Philippe Bascaules – Corinne Mentzelopoulos et sa fille Alexandra – Aurélien Valance

Autre exigence pour Château Margaux : rester une propriété exclusivement familiale. C’est le cas depuis que Corinne Mentzelopoulos a racheté les parts des autres actionnaires en 2003. Cette unité au sommet permet aux équipes de rester concentrées sur leur mission d’excellence, comme nous le rappelle Aurélien : “L’actionnariat familial est une force pour Château Margaux, surtout qu’il n’est pas divisé et que Corinne est très présente.”. Sa fille Alexandra Petit-Mentzelopoulos l’a rejointe en 2012 ; elle est aujourd’hui directrice générale adjointe, plus spécialement responsable de l’image de Château Margaux. “Être une société familiale est une chance pour nous.” souligne Alexandra. “Cela permet d’insuffler une âme à Château Margaux, et nous donne la possibilité de prendre des décisions rapides et à long terme, sans recherche d’un profit immédiat. Lorsque nous replantons une parcelle par exemple, nous devons penser à 20 ou 30 ans. C’est cette vision qui nous importe et qui motive toujours nos prises de décisions.” A la direction générale de la propriété, pour succéder à Paul Pontallier tout en restant “en famille”, Corinne Mentzelopoulos a nommé Philippe Bascaules, l’ancien directeur d’exploitation de Château Margaux de 1990 à 2011. Ingénieur agronome de formation, ce dernier revient de Californie où il a passé les cinq dernières années à la tête d’Inglenook, le vignoble de Francis Ford Coppola. “Son expérience en Napa sera intéressante pour aider Château Margaux à maintenir son style très frais face au réchauffement climatique.” indique Aurélien. “Sauf exception, nos vins ne dépassent pas 13 degrés d’alcool, notamment grâce aux cabernets sauvignons du plateau graveleux – nos meilleures parcelles – qui profitent d’une brise localisée due à un micro climat. Le 2003 par exemple est encore d’une grande fraîcheur aujourd’hui ! Les merlots, eux, souffrent davantage du réchauffement ; heureusement qu’ils sont très minoritaires dans le profil historique du cru.” Pour compléter l’équipe, l’ancien directeur technique Sébastien Vergne, diplômé d’œnologie, est désormais directeur d’exploitation. Le grand œnologue Eric Boissenot suit toujours les vinifications. A cette unité des hommes au fil du temps répond celle du vignoble: la surface du foncier (262 hectares) ne s’est pas agrandie depuis son classement en 1855, une rareté chez les Premiers Crus Classés du Médoc.

Progresser, pour Château Margaux, c’est enfin être capable d’afficher un savoir-faire complet, autrement dit, d’exceller dans les deux couleurs. Produit depuis plus de 300 ans, puis officiellement créé sous ce nom en 1920, Pavillon Blanc a depuis quelques millésimes conforté sa place parmi les plus grands blancs de Bordeaux. Il n’est produit qu’à 10 000 bouteilles par an. “Nous avons dû gérer de jeunes vignes fougueuses qui donnaient des rendements importants. Aujourd’hui, le vignoble a vieilli, et nous avons opéré un virage complet sur la qualité avec les conseils de Denis Dubourdieu depuis 2008 : des vendanges plus tôt pour gagner en fraîcheur, en complexité et en capacité de garde, une vinification en barriques de chêne, une sélection plus importante (1/3 de la récolte), moins de bois neuf (20%) et des contenants plus grands pour l’élevage.

Servie par un bureau intégré de recherche et développement, cette soif d’exigence ne devrait pas s’éteindre de sitôt. “Nous faisons en permanence des essais avec des micro-vinifications, soit 6000 bouteilles expérimentales régulièrement dégustées en groupe et à l’aveugle.” souligne Aurélien Valance. Quant à Philipe Bascaules, son arrivée devrait permettre à Château Margaux de poursuivre dans les meilleures conditions l’immense travail de son brillant prédécesseur, pour continuer de faire vibrer les œnophiles à travers le monde.