CHÂTEAU SAINT-PIERRE : RENAISSANCE, BAPTÊME ET CONFIRMATION D’UN GRAND SAINT-JULIEN

décembre 2017 - Propriétés

“Pour le client au restaurant, il y a un certain plaisir à boire le Saint-Julien qui n’est pas sur la table du voisin.”

Jean-Louis et Françoise Triaud entourés par leurs enfants Jean et Vanessa ainsi que leur gendre Orphée

Cru Classé à l’histoire ancienne, le Château Saint-Pierre a fait l’objet d’une brillante reconstitution au début des années 80, après avoir été dispersé par des divisions familiales. Voilà pourquoi son vin, un superbe Saint-Julien de garde, est encore en train de bâtir sa notoriété aujourd’hui. Le fondateur – Henri Martin, grande figure médocaine du 20ème siècle – n’étant plus de ce monde, c’est son petit-fils Jean Triaud qui nous reçoit ; il nous livre la vision familiale du travail réalisé ici depuis ces trois générations, pour Saint-Pierre mais aussi pour son voisin Château Gloria, à la renommée clairement établie. Récemment arrivé à la tête des propriétés, Jean prend la suite de son charismatique papa Jean-Louis Triaud, aux côtés de sa soeur et de son beau-frère, pour préparer sereinement l’avenir des domaines.

Il faut commencer par un brin d’histoire, du moins ce que les propriétaires actuels sont parvenus à reconstruire. Ils ne disposent d’aucune archive sur leur Château Saint-Pierre, ni même les millésimes antérieurs à 1982, année qui a vu la renaissance du domaine : issu d’une famille de tonneliers présente à Saint-Julien depuis plus de trois siècles, l’ambitieux Henri Martin a donné carte blanche à son gendre Jean-Louis Triaud pour reconstituer une partie de ce vignoble classé en 1855. Accompagné par son épouse Françoise, il a ainsi rassemblé 17 hectares sur les 40 originels, ce qui en fait aujourd’hui le plus petit des Crus Classés du Médoc. Ses vignes se trouvent toutes sur le beau plateau graveleux en bordure de la rivière, secteur le plus qualitatif de l’appellation. Connu à l’époque sous le nom « Saint-Pierre-Sevaistre », le domaine a été rebaptisé plus simplement « Saint-Pierre ». Parmi les rares témoins du passé, le fameux ouvrage Cocks et Féret (1874) souligne l’emplacement idéal du vignoble : « au milieu d’une glorieuse pléiade d’élites que forment les crûs de Gruaud-Larose, Léoville, Beaucaillou, Lagrange, Langoa et Branaire-du-Luc. » Quant au Château Gloria, son existence remonte au milieu du 20ème siècle. « Il a été créé de toutes pièces par mon grand-père entre 1930 et 1960, à partir de parcelles rachetées essentiellement à de grands Crus Classés du secteur, soit au total 50 hectares réunis. Une création à 100%, qui n’a donc pas pu être prise en compte lors du classement de 1855. Le domaine a construit sa réputation autrement, grâce à l’immense travail d’Henri Martin pour le faire découvrir dans les années 70-80. » raconte Jean. Précisons que bien avant l’entrée de Saint-Pierre dans le giron familial, les deux propriétés avaient déjà vu leurs trajectoires se croiser : parmi les parcelles rachetées à des Crus Classés pour constituer le vignoble de Gloria, près de 15 hectares provenaient très précisément du Château Saint-Pierre (avant son morcellement).
Depuis 2016, Jean-Louis Triaud a pris du recul pour laisser la place à son fils, arrivé en 2005 sur les propriétés, à sa fille Vanessa et à son gendre Orphée. Il leur a confié le navire, avec un vrai pouvoir décisionnaire puis, dans la foulée, a quitté la présidence des Girondins de Bordeaux, qu’il exerçait depuis 21 ans. « Mais mon père nous accompagne toujours, surtout dans les relations commerciales historiques ; c’est un métier où on ne prend jamais vraiment sa retraite. Comme mon grand-père à l’époque, présent ici jusqu’à son dernier jour. »

Ainsi le vin du Château Saint-Pierre, qui avait tout à prouver, a progressivement opéré une ascension qualitative sous l’œil bienveillant de l’œnologue Jacques Boissenot, puis de son fils Eric. L’année 2000 a marqué un premier grand tournant avec l’arrivée de Remi di Costanzo à la direction technique. « Il est passionné, habité par le vin. Son savoir-faire a été d’un grand bénéfice. Par exemple, il aménage la taille de la vigne pour optimiser le nombre de grappes par pied, puis adapte la récolte au niveau souhaité par des travaux en vert après floraison, lorsque la saison des plus gros risques climatiques est passée. »
Puis nouveau gain qualitatif avec la création d’un second vin en 2008 : Esprit de Saint-Pierre, produit en faible volume (18 000 bouteilles, en exclusivité pour DUCLOT). Plus riche en merlot que son aîné, il réserve quand même une belle place au cabernet-sauvignon (autour de 65%).
Depuis 2009, le recours à l’image satellite pour mesurer la vigueur de la vigne permet à l’équipe de mieux déterminer la bonne fenêtre de maturité complète. Cette technique a surtout profité aux parcelles manquant d’homogénéité, comme les cabernets francs qui mûrissent plus difficilement jusqu’aux pépins. Sur les plages de couleur ainsi restituées (voir photo), le vert indique que la vigne est en train de produire du végétal au lieu de fabriquer du sucre : plus c’est vert, plus la maturité de la zone sera décalée. « Grâce à cette analyse, les derniers millésimes de Saint-Pierre ont pu intégrer autour de 5% de cabernet franc, gagnant ainsi en tension et en race de tanins. »
Enfin, en 2015, le cuvier a été agrandi et rénové, intégrant 23 nouvelles cuves inox  thermorégulées, dont 11 de volume réduit (78 hl) pour s’adapter à la nouvelle gestion de récolte intra parcellaire. La plupart des cuves ont également été équipées de pompes de remontage automatique pour une extraction plus douce des tanins et des anthocyanes. Les propriétaires ont aussi investi dans une seconde ligne de réception de la vendange, avec choix du tri optique.

Réunis au sein de l’entité Domaines Henri Martin, Saint-Pierre et Gloria sont vinifiés par la même équipe, dans le même chai, mais ils produisent deux styles de vin bien distincts, chacun reflétant son histoire, son terroir. Le Cru Classé montre un profil droit et ferme dans sa jeunesse – environ 80% de vieux cabernet-sauvignon dans les assemblages – avec une richesse et une complexité aromatiques remarquables. Il est promis à un grand potentiel de garde. De son côté, Château Gloria privilégie un peu plus de merlot (jusqu’à 35% en 2010) et inclut du petit verdot. Son registre séduisant, tout en restant très fin, s’apprécie dès les premières années de bouteille. Avec une matière veloutée qui lui donne beaucoup de charme, comme en témoigne aujourd’hui le très plaisant 2012.
« Du fait de sa surface restreinte, le Château Saint-Pierre ne produit pas de gros volumes. Mais c’est justement sa rareté qui fait la force du vin ! Nous sommes fiers de posséder deux crus  distincts dans une si petite et si prestigieuse appellation ; aucune génération future ne changera cet état de fait. »

Si Saint-Pierre s’est fait un nom chez les dégustateurs initiés en France et à l’international depuis le début des années 2000, le grand public est encore en train de le découvrir ; en effet, l’essentiel de la production n’a été commercialisé que sur le marché belge jusqu’en 1982, par les précédents propriétaires, négociants à Anvers. Jean l’admet sans rougir : « L’aura de Gloria nous aide parfois à mieux faire connaître la beauté de Saint-Pierre, comme lorsqu’on présente les  deux vins côte à côte en primeur. » Pour promouvoir le grand vin, il nous dit aussi compter sur le second vin Esprit de Saint-Pierre, qui confirme désormais la place de la propriété dans la même cour que ses prestigieux voisins. Enfin il fait confiance aux professionnels – marchands, sommeliers, journalistes : « Pour eux il y a un petit côté excitant à faire découvrir un Cru Classé à la production confidentielle. Et pour le client au restaurant, il y a un certain plaisir à boire le Saint-Julien qui n’est pas sur la table du voisin. Idéalement il faudrait donc rendre Saint-Pierre connu… mais pas trop non plus ! »

Audrey Seitz-Dubourdieu