CHÂTEAU MAISON BLANCHE, LE TERRAIN DE JEU DE NICOLAS DESPAGNE

décembre 2017 - Propriétés

« Nous, producteurs bio, n’avons rien inventé. »

A quelques kilomètres des prestigieux Crus Classés de Saint-Emilion, Nicolas Despagne produit des vins francs, puissants dans leur jeunesse mais qui évoluent remarquablement avec l’âge. Peut-être parce que le vigneron ne tient rien pour acquis plus de cinq minutes : les certifications obtenues en bio et en biodynamie ne sont pas une fin en soi pour lui qui se remet en question perpétuellement. L’autre atout de Maison Blanche c’est son expression de fruit très libre, due à la faible teneur du vin en soufre ajouté, de quoi copiner facilement en cuisine avec un vaste éventail de saveurs. Enfin, son niveau de prix sympathique – on est à Montagne, appellation “satellite” – complète le portrait du Bordeaux charmeur et bien fait.

Le vignoble du Château Maison Blanche se trouve sur le plateau et ses versants attenants, au sous-sol argilo-calcaire avec des traces de crasse de fer. Les vignes – 32 hectares d’un seul tenant – sont âgées, la moitié ayant été plantée entre 1943 et 1964. Lorsque Nicolas a pris la suite de ses parents en 2009, le merlot était majoritaire (55%) mais la présence du cabernet franc était significative. Moins riche en sucre et plus acide que le merlot, ce dernier cépage est aujourd’hui un atout face au réchauffement climatique “quand on sait que notre 2016 titre 15°3 d’alcool.” précise-t-il. A partir de 2011, il a donc arraché des merlots au profit des cabernets (55% du vignoble aujourd’hui). Compte tenu de leur jeune âge, il faudra néanmoins attendre quelques années pour que cette inversion se retrouve dans l’assemblage du grand vin, actuellement à l’équilibre.

Le vigneron résume les convictions qui guident son travail : “Certaines opérations stressent la vigne et ce mauvais stress est néfaste pour le vin, donc pour celui qui le boit. Comme on le dit d’une viande trop dure quand la bête a été stressée avant d’être abattue. Pourquoi je ne mets pas d’engrais ? Parce que ça programme la vigne à produire plus de grappes, et après il faut vendanger en vert pour réduire leur nombre !” Il poursuit : “Idem concernant l’effeuillage précoce, car la feuille sert de parasol, de paravent, de parapluie. Je préfère m’appliquer à travailler la taille de la vigne et le pliage de façon à bien répartir la vendange.”
Le vignoble de Maison Blanche est certifié en biodynamie (Demeter) depuis 2013 et en bio depuis le millésime 2009, aboutissement d’une démarche amorcée dès 2001 : un test sur trois hectares mené par Nicolas avec l’autorisation de son père, Gérard Despagne. Les sols et la vigne sont cultivés sans molécules chimiques de synthèse, pour produire des vins présentant à l’analyse moins de 5 mg/l de résidus de pesticides. “Mais la vraie clé d’avenir pour nous, c’est la polyculture.” Dans cette approche, partagée par des amis vignerons comme Thomas Duroux (Château Palmer à Margaux), Nicolas a planté des arbres fruitiers ans sa vigne, où les oiseaux et insectes, puis les lièvres, sangliers et chevreuils sont progressivement revenus ; il a adopté des moutons, deux bœufs… ; et surtout, le domaine vit à plein temps, avec maintenant quatre foyers sur place : Nicolas et sa femme, le chef de culture, son second, et la jardinière. “En fait nous rétablissons tout ce que mon père avait supprimé pour pouvoir, dans la logique productiviste des années 70-80, planter plus de vigne.” Il ajoute : “Nous, producteurs bio, n’avons rien inventé ;  nous revenons juste au travail comme le faisaient nos grands-pères.” Son grand-père justement, du côté maternel, s’appelait Louis Rapin, négociant en vins libournais. En 1938 il avait acheté cette grosse maison en pierres blanches du 19e siècle, avait replanté puis agrandi le vignoble. L’alliance avec la famille Despagne, vignerons à Saint-Émilion depuis 1812, s’est faite avec la génération suivante, lorsque Françoise Rapin, fille de Louis, a épousé Gérard. Né en 1961, aîné de trois enfants, Nicolas a rejoint les vignobles familiaux en 1995.

Nous retrouvons le vigneron dans son cuvier (béton) où les vinifications se déroulent le plus naturellement du monde. Là aussi, les questionnements ont fait bouger les choses. “La taille de la cuve était cruciale : si le volume de vin est trop faible, l’extraction se fait mal ; s’il est trop important, ça explose en température. Après plusieurs tests qui ont situé le bon compromis autour de 80-85 hectolitres, j’ai fait rétrécir des cuves.” Et l’ajout de soufre ? Très modéré, pour arriver autour de 40 mg/l de soufre total dans ses vins. Cela suffit d’après Nicolas, à condition d’avoir vendangé un raisin mûr mais pas trop, et de maintenir une hygiène parfaite des équipements. Il poursuit : “Si on se pose vraiment la question, on comprend vite que le soufre n’est pas ce qui tient les vins ; ce sont l’alcool conservateur, le gaz carbonique, les lies et les tanins antioxydants, et surtout, l’acidité antibactérienne. Pour la préserver, c’est toujours le même précepte : il faut vendanger dès que la maturité est atteinte, même si ça donne des vins un peu fermes au début.” Nicolas ajoute “Pour autant rien n’est figé, un pH élevé peut parfois conduire à de belles surprises, comme en 2014, avec un vin plus ample que nos millésimes habituels.
Alors après autant de questions, d’essais, de virages à 180°, Maison Blanche dans le verre ça donne quoi ? Le vin est d’une droiture remarquable ! Avec cette sève particulière que l’on retrouve souvent chez les vieilles vignes, peu productives. L’équilibre tant recherché est bien là. Au vieillissement, la palette aromatique se complexifie et les tanins se font velours. Mis en bouteilles sans collage ni filtration, les vins du domaine demandent un passage en carafe une heure avant dégustation, ou dès la prise de commande en restauration, pour les aérer, et le cas échéant les débarrasser du CO2 et du dépôt éventuels. Contrairement au grand vin qui provient uniquement des terroirs historiques de la propriété, le second vin Les Piliers de Maison Blanche intègre aussi les cabernets francs plus jeunes (40% de l’assemblage). Cette belle énergie et cette fraîcheur épicée, conjuguées au soyeux des vieux merlots, donnent de quoi faire un trio magique dans l’assiette avec un sauté de veau et une poêlée de girolles. Ajoutons que depuis 2013, ce second vin fait l’objet d’une sélection accrue avec le déclassement de certains lots de cabernets francs pour produire, en Vin de France, une cuvée effervescente au volume confidentiel, sous le nom Amélie Constant. La champagnisation est assurée par Corinne Lateyron, l’épouse de Nicolas, oenologue spécialiste des bulles. Sans ajout de liqueur lors du dégorgement, ce Brut Nature Rosé affiche un profil très sec… juste magnifique sur une tarte aux figues !

Comme prévu, Nicolas ne se satisfera pas de cette sobre mais jolie gamme. “Le vin m’intéresse tellement et j’ai encore tant d’idées… je quitterai ce monde en train d’y réfléchir encore.” Toujours à la recherche de nouvelles expressions, il s’interroge actuellement sur le bois de deux vins pour l’élevage, qui serait plus pertinent que le bois d’un vin seulement, comme l’expérimente aussi son ami Jean-Michel Comme au Château Pontet-Canet à Pauillac. Nicolas fait également des essais sur des vieillissements en jarres et en demi-muids, réfléchit à un projet de vinification en vendange entière. Le vignoble bordelais enfermé dans ses certitudes ?  Clairement un vieux souvenir de la fin du 20ème.

Audrey Seitz-Dubourdieu