Château Grand-Puy-Lacoste : vibrant et immuable

mai 2017 - Propriétés

Son vin est dans tous les guides et revues spécialisés quand il s’agit de dégustation. Mais pour trouver des articles de presse sur François-Xavier Borie et sa propriété le Château Grand-PuyLacoste, il faut remonter à 2013 avec un petit portrait dans Le Point. Disons que la renommée coup d’éclat, construite sur de grands millésimes solaires médiatisés, ce n’est pas pour ce propriétaire discret. En matière de qualité, il se donne plutôt pour maître-mot la constance, millésime après millésime depuis plus de 30 ans. Loin d’enfermer la propriété dans un conservatisme aveugle,ce souci ultime de régularité, de continuité dans tous les domaines, est au contraire son atout majeur. Une rencontre privilégiée au château nous a éclairés sur le sujet.

En patois local, “Grand-Puy” (= tertre, butte) évoque la topographie de ce lieu-dit qui culmine à 20 mètres au-dessus du niveau de la mer. Situé à l’ouest du village de Pauillac, ce secteur est reconnu comme l’un des meilleurs de l’appellation, avec ses graves profondes qui favorisent l’enracinement de la vigne et un drainage naturel. Le vignoble du Château Grand-Puy-Lacoste est planté d’un seul tenant ; l’ensemble des parcelles connaît donc une influence climatique similaire, permettant une maturité homogène des raisins. “Nos vendanges ne s’étalent jamais sur plus de 15 jours.” précise François-Xavier. Avec cette unité de terroir, on comprend que la régularité est plus facile à maintenir d’un millésime à l’autre que si le vignoble était éclaté. “Dans un Château Grand-Puy-Lacoste d’aujourd’hui, le dégustateur retrouve la même identité que dans le 1982 ou le 1947.” La surface totale de la propriété compte 95 hectares, un plan cadastral resté rigoureusement identique à celui du classement de 1855. “Aucune nouvelle parcelle n’a été annexée depuis ; cela évite le risque de voir la qualité de son vin se diluer au gré des acquisitions.” Quant à la surface plantée (62 hectares), elle ne s’étendra pas non plus, alors que la propriété compte encore deux hectares en AOC Pauillac : une zone boisée mais pleinement exploitable si l’objectif avait été d’augmenter le volume de production. “J’ai assez de vignes, et j’aime mes arbres, ma garenne, comme on l’appelle ici.” ajoute ce passionné de nature et de chasse.

Au-delà du terroir, l’autre socle du cru est certainement la pérennité dans la direction comme dans les équipes, depuis son rachat en 1978 par Jean-Eugène Borie, le père de François-Xavier. L’attachement de cette famille pour le Médoc remonte plus loin encore, avec un premier vignoble acquis au début du 20ème siècle par Eugène Borie et son frère Emile, originaires de Corrèze. Puis en 1941, avec l’acquisition du Château Ducru-Beaucaillou par l’un des fils d’Eugène, Francis Borie. Au décès de ce dernier une dizaine d’années plus tard, son fils Jean-Eugène s’installe sur la propriété, où grandiront ses enfants dont le cadet François-Xavier. Le rachat lui-même du Château Grand-Puy-Lacoste s’est fait dans cet esprit de continuité : “Mon père a acheté le cru à Raymond Dupin, notable d’origine landaise, qui voulait donner un avenir à sa propriété. Au détriment de ses neveux qui étaient ses héritiers directs, et de quelques voisins qui s’étaient manifestés, il a choisi mon père, qu’il appréciait sans beaucoup le connaître. Mais fallait-il encore que celui-ci soit intéressé par le projet, lui qui avait déjà Ducru-Beaucaillou. Raymond Dupin lui a donc rendu visite, ils ont déjeuné ensemble en s’amusant à confronter les 1953 et 1955 de Ducru et de Grand-Puy-Lacoste débouchés pour l’occasion, et 10 jours après ils signaient le sous-seing. A cette époque, même si le Château Margaux venait d’être vendu à la famille Mentzelopoulos, les prix des propriétés étaient raisonnables. Mon père a acheté sans pouvoir négocier, ni même visiter les bâtiments car l’original propriétaire ne voulait pas de dérangement ! Mais un coup d’œil au vignoble montrait bien qu’il y avait un gros potentiel puisque 25 hectares restaient à planter pour retrouver la surface d’origine. Et surtout les vins étaient capables de traverser les décennies, mon père venait d’en avoir la preuve dans le verre. Ensuite, Raymond Dupin nous a accompagnés pendant deux ans. En guise de remerciement, nous avons laissé à cet éternel épicurien la jouissance du château jusqu’à sa mort, pour venir profiter des grands repas.”

Depuis 2003, année du partage des propriétés familiales, François Xavier est propriétaire exclusif du Château Grand-Puy-Lacoste. Il est secondé par sa fille Emeline qui incarne la troisième génération des Borie sur ces terres de Pauillac où elle a grandi. Le maître de chai, Philippe Gouze, est fidèle depuis 1981, tandis que l’œnologue Eric Boissenot suit les vinifications, à la suite de son père Jacques. Et c’est auprès d’eux que Christel Spinner, la nouvelle directrice technique, a été formée avant de rejoindre la propriété.

En matière de dégustation, “GPL” – comme l’appellent les connaisseurs – fait partie de ces Bordeaux dits “classiques” : un profil ferme et énergique dû à une trame tannique exceptionnelle, celle du cabernet sauvignon qui occupe ici 75% de l’encépagement. Il en découle une certaine réserve dans sa jeunesse, et il est sage de patienter plusieurs années pour le voir révéler un moelleux et une complexité merveilleuse sur les fruits secs, les épices, le bois de cèdre… “Le 1998 incarne bien cette identité, très vivant, avec de la fraîcheur, des tanins encore un peu fermes ! mais pleinement accessibles. Plus jeune, le 2005 commence juste à dévoiler son fruit très pur aux nuances de crème de cassis.” Ce profil historique des vins de Grand-Puy-Lacoste n’était pas tellement au diapason avec le goût du grand critique Robert Parker, “lui qui aime surtout les vins flatteurs dès leur sortie en primeur”. François Xavier aurait pu choisir de faire évoluer son vin vers un style accessible plus tôt, avec davantage de merlot par exemple. A l’inverse, il a choisi de renforcer encore la proportion de cabernet-sauvignon dans l’assemblage des derniers millésimes depuis 2009. Le 2016, vinifié dans un tout nouveau cuvier inox, suit cette tendance: autour de 80% pour le cépage-roi. Comme si le sage propriétaire voulait donner à ses grands vins un caractère immuable. Ou comme s’il avait pressenti le changement de vent désormais amorcé, avec ce retour vers un goût de l’équilibre. “Nous pouvons supposer que le public de nos vins va encore s’élargir avec le retrait du grand dégustateur américain. Il est remplacé par un palais anglais, Neal Martin, qui semble beaucoup plus en phase avec la finesse de nos vins.” “De même, pour déterminer ce style dès les vendanges, nous récoltons sans tarder car l’enracinement profond de nos vignes conduit à une maturité précoce ; à peine quelques jours de trop sur une parcelle et nous constatons une perte de fraîcheur. Cette vigilance est cruciale pour cultiver ce profil équilibré, issu d’une maturité juste… Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre l’adjectif “classique” souvent associé à nos vins, surtout pas au sens de “poussiéreux” ! Enfin, au cuvier, nous mettons peu de vins de presse dans l’assemblage. Cela permet aussi d’éviter les tanins asséchants dans certains millésimes complexes, comme par exemple le 2007, qui se goûte très bien aujourd’hui, ou le 2012, facile d’accès sur son fruit frais, qui fait un joli Pauillac de déjeuner.”

Si les vins du Château Grand-PuyLacoste ont invariablement tenu le même cap, “nous avons toujours su que ce style devrait être affiné au gré du temps.” ajoute François-Xavier. La première étape dès 1982 a été la création d’un Second vin, pour dé- tourner du Grand vin les lots issus des vignes fraîchement plantées. “J’ai créé Lacoste Borie contre l’avis de mon père, qui n’en produisait pas en tant que tel à DucruBeaucaillou. Pour lui à l’époque, un Second vin c’était du dégriffé. Mais porté par ce beau millésime 1982, le vin a rapidement rencontré son marché, et depuis il n’a cessé de s’améliorer au fur et à mesure que le vignoble a vieilli.” Le propriétaire ajoute : “Dans son profil gustatif, je ne voulais surtout pas faire un petit Grand vin, une caricature. Lacoste Borie se distingue de son aîné par du cabernet franc dans l’assemblage (entre 3% et 5%), auquel il doit son bouquet séducteur. Et l’étiquette ne joue pas l’ambiguïté. Au-delà d’une grande année nécessaire au lancement d’un Second vin quel qu’il soit, pour l’installer durablement il faut un vrai suivi qualitatif et un positionnement de prix cohérent… sinon ce n’est plus un Second, c’est un autre vin !” Cette démarche vers toujours plus de précision dans les vins se poursuit aujourd’hui : « Nous devons travailler sur nos merlots : arracher des pieds et les replanter sur des parcelles plus adaptées, pour faire gagner les vins en profondeur et en race. » Longue vie à GPL !