Château Gazin : le bel équilibre pomerolais

mai 2017 - Propriétés

Mitoyen de crus prestigieux, le Château Gazin est certainement la plus belle des opportunités sur le plateau argilo-graveleux de Pomerol, meilleur secteur de l’appellation. Le vignoble est planté en merlot à 90%, associé à du cabernet franc et du cabernet-sauvignon qui apporte au vin un supplément de structure bénéfique pour le vieillissement, au-delà de 20 ans pour les grandes années. Le style Gazin ? Celui de ne faire aucun effet de style justement : le vin offre une opulence naturelle, servie par un fruit mûr mais toujours net, pur et frais. Combien de temps cela pourra-t-il durer à l’heure du réchauffement climatique ? Nicolas et Inès de Bailliencourt dit Courcol, qui nous reçoivent à la propriété, suivent de près le travail mené à la vigne et au chai pour contenir les effets du phénomène et conserver Gazin dans le top de Pomerol.

Le cru est plus précisément situé dans la partie nord-est du plateau, “sommet culminant à 40,30 m d’après les experts qui manient le GPS !” précise le propriétaire. Le Château Gazin profite de ces sols et sous-sols très riches en argiles bleues avec présence d’oxydes de fer
(la fameuse crasse de fer pomerolaise), qui permettent un approvisionnement régulier et modéré de la vigne en eau. “Tout en haut du plateau, les argiles affleurent presque ; plus on descend, plus on trouve des graves, qui vont jusqu’à former une belle couronne graveleuse à la base du plateau, zone où nous avons la chance d’avoir aussi des parcelles.” La surface du vignoble ne s’est pas agrandie depuis le milieu du 19e siècle ; elle compte aujourd’hui 24 hectares d’un seul tenant, des sols labourés et cultivés sans engrais chimiques ni désherbants.
“Et pour lutter contre les ravageurs de la vigne, nous avons notamment recours à la confusion sexuelle.”

Le nom de la propriété vient certainement de “casa” en espagnol, désignant la maison d’accueil qu’était l’Hospital de Pomeyrols construit ici-même au Moyen-Âge pour héberger les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. A cette époque, les terres de Gazin
appartenaient à l’ordre de Malte, quien est resté propriétaire pendant sept siècles. Aujourd’hui, le cru appartient donc à la famille Bailliencourt dit Courcol : Nicolas, son frère Christophe ainsi que leurs deux sœurs Inès et Laure. C’est leur arrière-grand-père paternel
Louis Soualle, négocianten vin dans le nord dela France, qui a acquis le vignobleen 1917. “Quand le gendre de Louis, notre grand-père donc, est décédé, il y avait de nombreux héritiers : des enfants, dont notre père, et des petits-enfants ; la direction tous ensemble aurait pu être très compliquée. La vente du Château La Dominique, autre propriété acquise par Louis Soualle, a permis à notre père de dédommager les cohéritiers et de garder Gazin pour nous, en propriété familiale, alors qu’elle aurait certainement fini vendue, peut-être à un grand groupe.”
Le sang vigneron coulait de toutes parts dans les veines de ces quatre enfants, descendants côté maternel de la famille Guichard, propriétaire du Château Siaurac en appellation Lalande-de-Pomerol, à deux pas de Gazin. Pourtant, Nicolas a d’abord été consultant en communication dans un cabinet parisien, avant derevenir sur la propriété en 1990, tandis que sa sœur Inès, après une carrière dans la mode et le design, l’a rejoint il y a quelques années pour représenter les vins, notamment lors des voyages à l’étranger. “Si nous ne sommes pas en déplacement, nous aimons accueillir nous-mêmes les touristes qui viennent ici visiter.” souligne le propriétaire. Tous deux résident à plein temps au Château Gazin et font vivrecetendroit quiétait, à la fin du 18ème siècle, un petit village à lui tout seul, avec plus d’une vingtaine de familles.
Nicolas et Inès participent aux dégustations d’assemblages, aux côtés de Mickaël Obert, directeur du cru depuis 2005. “Il connaît bien le terroir de Pomerol, après avoir passé huit ans à Clos L’Eglise. Ingénieur agronome et œnologue, il nous a permis de faire un grand pas en avant vers la précision et la régularité. Avec l’appui de Thomas Duclos, notre œnologue conseil, nous opérons la sélection pour le Grand vin, qui peut parfois se réduire à près de 50% de la récolte si nécessaire, comme en 2014, le reste étant redirigé vers le Second vin.” A l’heure où nous écrivons, les assemblages sont en cours pour le 2016, grand millésime en devenir. “2016 sera classique de la propriété : autour de 90% de merlot, avec les meilleurs cabernets francs et cabernet-sauvignons. Autre millésime qui représente bien Gazin,
et qui peut commencer à s’apprécier aujourd’hui : le 2011, expressif sur les fruits noirs, les fruits rouges et les épices, avec une fine note chocolatée ; il se montre ample et charnu, tannique tout en restant élégant et soyeux. Dans l’idéal il faudrait l’attendre cinq ans, puis il évoluera très bien encore 10 ou 15 ans, qui plus est en magnum, pour révéler de nobles nuances de truffe, de sous-bois et de cuir.”
Les propriétaires sesoucient de voir un jour le profil sobre et frais de leur vin évoluer avec la hausse des degrés alcooliques due au réchauffement climatique : “Nous avons gagné presque deux degrés d’alcool en moins de 20 ans ; aujourd’hui les vins peuvent monter jusqu’à 14,5°, comme le 2014. Il est bien loin le temps où il était nécessaire de chaptaliser, “à la cassonade” comme on disait !” Pour continuer à produire des vins exempts de notes de surmaturité, la famille Bailliencourt restructure une partie du vignoble. Une belle zone de graves sur la fameuse couronne, initialement en merlot, va être plantée avec du cabernet-sauvignon, “un cépage moins alcooleux”, qui verra sa part augmenter progressivement dans le vin au fur et à mesure que les vignes vieilliront. Ces replantations vont se poursuivre et concerneront aussi le cabernet franc.

Autres moyens de pallier la progression des degrés alcooliques : “Effeuiller modérément, en prenant soin de laisser un parasol de feuilles sur le raisin. Quant aux vendanges en vert, qui peuvent s’avérer nécessaires pour éviter le développement de foyers de pourriture dans les grappes en paquets, notamment sur le cabernet-sauvignon fragile, il faut travailler le plus tôt possible, généralement début juillet, avant les grosses chaleurs.
Cela dit, dans nos vins et notamment dans le 2014, l’alcool ne se sent absolument pas”, enchaîne Nicolas, “car nous veillons à deux prérequis : des tanins bien mûrs et en masse suffisante pour équilibrer l’alcool. Ces tanins doivent toujours être finement extraits pour ne pas tomber dans la rusticité.” Cette dernière exigence est satisfaite au Château Gazin grâce une macération pré-fermentaire à froid – la vendange fait un bref passage dans un refroidisseur récemment acquis par la propriété, comme chez les plus grands de l’appellation – puis à une nouvelle phase de macération post-fermentaire pendant deux à trois semaines, dans les petites cuves en béton qui permettent de gérer le parcellaire.
Pour la suite, la fermentation malolactique a lieu en barriques neuves pour la moitié de la vendange environ, le reste en cuves. Quant aux fûts neufs (50%) pour l’élevage, ils sont loués, ce qui représente une économie conséquente pour la propriété, d’autant que le fournisseur s’engage à reprendre les fûts non utilisés.
Les dépenses engagées pour la production d’une bouteille sont naturellement considérées au moment de fixer son prix de sortie en primeur, entre autres paramètres.
Mais s’il y a une chose ici qui ne semble pas entrer en compte dans la définition du prix, c’est la tendance générale. “Nous sommes presque toujours les premiers à sortir, peu après les dégustations en primeur”, souligne Nicolas. “C’est indécent de faire attendre les gens,
surtout nos partenaires du négoce, qui ont aussi besoin de temps pour travailler une marque tout au long de la campagne. Et il faut avoir confiance dans son vin et dans son prix, indépendamment des prix des autres et indépendamment aussi des notes des critiques ; nous sommes ravis quand elles s’avèrent bonnes, mais nous ne courrons pas après la presse. D’ailleurs les vins ne devraient être notés qu’une fois mis en bouteilles.”
Le propriétaire ajoute: “Toujours avec l’aide des négociants, il faut aussi essayer de bien connaître son marché. Près de 90% de notre production part à l’export, c’est là que l’appétence pour nos vins est la plus forte.”
Lorsque la hausse des degrés sera telle “qu’on ne fera plus des Bordeaux !”, comme ironise Nicolas, le Château Gazin devrait donc pouvoir compter sur la fraîcheur de ses argiles bleues et sur celle de ses cabernets pour modérer la tendance. Sans oublier la fidélité de sa clientèle finale : “Au-delà de l’Asie ou des Etats-Unis, il faut reconnaître que les Français, mais aussi les Belges, sont de vrais amateurs, qui ne boudent pas les petits millésimes, comme par exemple le 2012. Et ils ont bien raison ! Atypique de la propriété car 100% merlot, donc plus pomerolais que jamais, il se dévoile tout en fraîcheur sur la myrtille, la prune, la mûre. Agréable à boire dès maintenant après deux heures de décantation.” Nous l’avons goûté sur le risotto aux cèpes d’Inès : tout simplement irrésistible !