Château Carbonnieux, l’essor d’un cru devenu valeur sûre en 10 ans

mai 2017 - Propriétés

Chargé de sept siècles d’histoire et de tradition, le Château Carbonnieux est revenu sur le devant de la scène des Graves en amorçant, au début des années 1990, un bond qualitatif fulgurant, encore plus marqué sur les millésimes de la dernière décennie. Accueillis par les propriétaires, nous découvrons les dessous de cette ascension qui a conduit le cru sur la voie de l’excellence. Tout en sachant rester une propriété familiale, et conserver ce petit côté old school qui lui va si bien.

Situé à Léognan aux portes de Bordeaux, le Château Carbonnieux s’illustre par son classement en rouge comme en blanc, aux côtés de cinq autres propriétés de l’appellation. C’est Marc Perrin qui a eu le plaisir de cette reconnaissance en 1959, trois ans après avoir acheté le domaine et restauré le vignoble. Son fils Antony Perrin a connu un autre succès : la naissance de l’AOC Pessac-Léognan en 1987, à laquelle il a contribué. C’est ce coup de projecteur qui a semé chez lui les idées d’évolution à Carbonnieux. Il les a mises en œuvre quelques années plus tard, et le travail se poursuit aujourd’hui avec ses enfants Eric, Christine et Philibert Perrin.

Eric raconte : “La progression qualitative de Carbonnieux s’est amorcée avec l’arrivée de Denis Dubourdieu qui nous a conseillés à partir du millésime 1988 pour les blancs. Nous sommes passés de la fermentation en cuves inox à basse température à la fermentation en barriques ; et nous avons adopté l’élevage sur lies avec bâtonnages pour apporter aux vins de la complexité et du gras. A partir de 1990, nous avons abandonné les bâtiments techniques vétustes situés dans la cour du château, pour des installations neuves. Et la même année, nous avons demandé à Denis de suivre l’ensemble de la production.” En parallèle, le domaine entamait une étude des sols dominés par ces graves “günziennes” qui, au Quaternaire lors du soulèvement des Pyrénées, ont été charriées par la Garonne puis déposées le long de la rive gauche du fleuve… la fameuse région des Graves. Cette étude des sols de Carbonnieux a permis de dresser une carte géologique plus précise : deux dominantes connues – argilo-graveleuse et argilo-calcaire – mais aussi des zones de graves pures, une veine argileuse et une veine calcaire, une zone sablo-graveleuse… Soit 119 parcelles différentes identifiées, puis travaillées au chai pour gagner en complexité aromatique.

Dans un second temps, au début des années 2000, la propriété s’est attaqué à la restructuration du vignoble. “Nous aimons les cabernet-sauvignons bien mûrs et n’avons pas peur d’aller chercher un peu de surmaturité. Ainsi, nous en avons replanté sur les terroirs chauds et précoces du plateau de graves, où se trouvaient des sauvignons blancs, tandis que ces derniers ont été replantés sur des sols argilo-calcaires plus frais.” nous explique Eric. Son frère Philibert poursuit : “En vue d’accroître la durée de vie de nos pieds de vignes, surtout les sauvignons blancs et les cabernet-sauvignons qui sont les variétés les plus concernées par la mortalité, nos vignerons suivent des cours de taille pour apprendre à faire des coupes très précises dans le respect des flux de sève. Depuis plus de 25 ans, nous travaillons la vigne et les sols sans insecticides ni désherbants, et faisons des tests en bio sur sept hectares depuis deux ans. Nous constatons toutefois qu’en année humide, la partie du vignoble en lutte raisonnée est la plus respectueuse de l’environnement, car le recours au cuivre est beaucoup plus modéré, donc son impact potentiel sur les sols et sous-sols aussi. Quant aux labours et sous-solages, ils aident les racines de la vigne à descendre en profondeur jusqu’aux sous-sols argilo-calcaires frais, pour mieux résister lors des longs étés secs et chauds.”

Cependant, l’évolution qualitative la plus palpable à Carbonnieux se mesure sur les 10 dernières années. Il y a eu d’une part la création en 2004 d’un Second vin, venue naturellement conforter la sélection du Grand vin. Issu des plus jeunes vignes de la propriété et produit dans les deux couleurs, La Croix de Carbonnieux a, lui aussi, bien évolué depuis une décennie, avec le vieillissement du vignoble et les attentions œnologiques ; il permet aux amateurs de s’offrir à prix doux le savoir-faire du Cru Classé. Les propriétaires se réjouissent : “C’est un plaisir de voir la marque La Croix de Carbonnieux se renforcer année après année.

D’autre part, il y a eu la mise en place de mesures pour optimiser le travail au chai sur la production des blancs. Eric les détaille : “Nous avons raccourci le trajet de la vendange jusqu’aux pressoirs en nous passant du conquêt de réception : depuis 2014, la macération, le pressurage et la collecte des jus se font dans le même outil (pressoir Inertys) sous protection azote et CO2. Nous avons aussi décalé nos mises en bouteilles au mois d’octobre, période plus fraîche donc plus favorable que juillet initialement ; désormais, après leurs 10 mois d’élevage en barriques et foudres, les blancs sont soutirés et mis en cuves pour patienter pendant ces quatre mois supplémentaires, ce qui décale d’un millésime leur mise sur le marché. Enfin, depuis 2014, nous avons recours au bouchage technologique, qui assure à nos vins une évolution en bouteille encore meilleure.
Cette satisfaction des Perrin devant l’essor de leurs blancs, d’ailleurs validé par l’ensemble de la profession, ne peut que se comprendre : leur production dans cette couleur représente à elle seule plus de la moitié des volumes produits en blanc par les Crus Classés de Graves. A Carbonnieux, les 45 hectares de blancs livrent à chaque millésime environ 35 lots différents selon le cépage, la parcelle d’origine et le mode d’élevage ; parmi eux, une sélection de 20 à 25 lots se destine au Grand vin blanc, d’où cette belle complexité sur des nuances florales et des notes de citron, d’abricot, de poivre blanc… Sans oublier les accents grillés de l’élevage, en partie réalisé dans de grands contenants pour réduire l’impact aromatique du bois. Une baisse de la proportion de bois neuf depuis 2008 (25% au lieu de 35%) a également contribué à ce résultat. Cet assemblage de sauvignon blanc (environ 75%) et sémillon offre une belle énergie, mais avec de l’amplitude et du gras. “La richesse de bouche du 2011 par exemple l’amènerait facilement sur un poisson en sauce.” imagine Eric Perrin. Quant aux vins rouges, produits sur 50 hectares, ils sont issus d’un élevage de 18 mois en barriques de chêne avec 35% de bois neuf.
Château Carbonnieux rouge est apprécié pour son profil classique et droit, taillé pour la garde, grâce à ses 60% de cabernet-sauvignon. L’assemblage est complété par du merlot (autour de 30%), du cabernet franc et une touche de petit verdot. Sur ce dernier cépage, Eric précise : “Le petit verdot avait déjà fait ses preuves chez nous sur de grands millésimes comme 1996 ou 2000 ; nous avons donc décidé d’en replanter à l’époque, et depuis quelques années il peut de nouveau entrer dans les assemblages… comme une goutte de Tabasco dans un bloody mary ! d’après une expression que j’emprunte à un ami du vignoble. Dans le 2012 par exemple, nous en avons mis 5% : ils apportent un charme épicé à cet ensemble déjà très friand aujourd’hui, qui s’exprime sur de fines notes de cassis et de cerise mêlées d’une touche minérale.

Mais la qualité ne suffit pas.” ajoute-t-il. “Au sein des Crus Classés de Graves, nous ne sommes pas les seuls à faire d’excellents vins, et le dégustateur a toujours du mal à nous départager les uns des autres à l’aveugle. A Carbonnieux, nous devons donc aller au-delà, en associant nos grands vins à de grands moments d’émotion. Dans cette idée, nous organisons régulièrement de belles soirées au château. Et nous soignons notre présence dans la restauration, où tout concourt à sublimer nos vins : la cuisine, le cadre, le service, l’atmosphère… et les conseils précieux des sommeliers bien sûr, comme par exemple inviter la clientèle à revenir aux blancs secs sur les fromages, qui sont de parfaits compagnons pour Carbonnieux.” suggère Eric, très attaché aux traditions.

Après le décès de Denis Dubourdieu en 2016, son associé Christophe Ollivier continue d’accompagner la famille Perrin pour prolonger avec elle le travail vers toujours plus de justesse. Notamment dans la poursuite de cette restructuration du vignoble, programme qui devrait amener la propriété jusqu’en 2022. “Nous avons été tardifs sur ce chantier”, estime Eric, “mais aujourd’hui, grâce à ces replantations, nous trouvons une belle homogénéité sur l’ensemble de nos lots, ce qui facilite les assemblages.” De quoi conforter toujours plus le style Carbonnieux, si cher aux amateurs.